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14 juin 2010 1 14 /06 /juin /2010 11:28

"La burqa, un problème du vivre ensemble", par Jean-Claude Devèze, dans Démocratie et spiritualité (D&S), lettre n° 88 du 22 mai 2010, lien

Le vote le 12 mai d'une résolution par la chambre des députés « sur l'attachement au respect des valeurs républicaines face au développement des pratiques radicales qui y portent atteinte » est un point positif. Par contre, du fait de la complexité des problèmes soulevés par une loi sur l'interdiction totale de la burqa, le débat devrait se poursuivre pour dégager le plus large consensus possible.

Chacun de nous a son point de vue sur le débat en cours sur la burqa, y compris celui de penser que c'est une façon pour certains responsables politiques de nous détourner des problèmes essentiels. On ne peut cependant ignorer que ce sujet se retrouve au centre de questions cruciales comme le statut de la femme, l'égalité homme-femme, l'importance dans la relation à l'autre de voir son visage *. Le débat engagé est difficile, car il pose des questions mettant en cause diverses sphères :
 dans la sphère juridique, celles du respect du droit français et européen en matière de manifestation de ses convictions en public ;
 dans la sphère culturelle, celles de la mise en oeuvre d'accommodements raisonnables entre les expressions personnelles d'identité et le respect des us et coutumes dominants ;
 dans la sphère sociale, celles du respect d'autrui dans ses comportements et dans ses vêtements, mais aussi celles des pratiques favorisant l'ouverture à l'autre et la lutte contre l'exclusion ;
 dans la sphère de l'ordre public, celles de l'exigence de pouvoir identifier chaque personne  à visage découvert et de mettre des barrières aux manoeuvres des intégristes et des provocateurs ;
 dans la sphère politico-religieuse, celles de la place des religions, de leur rapport au politique et d'une mise en oeuvre constructive de notre laïcité.

Compte tenu de mon histoire et de ma réflexion au sein de D&S, je cherche une position équilibrée et constructive entre l'aspiration au rappel ferme du respect de règles du vivre ensemble et le dépassement de la multiplication des interdits pour bâtir une histoire commune porteuse de sens.

J'ai été frappé au Mali de voir l'évolution d'une collègue musulmane qui d'abord se voila, puis expliqua gentiment qu'il ne fallait plus lui serrer la main. Cela me conduisit à me poser la question de savoir si certains comportements, remettant en cause nos règles de vie en société, me sembleraient acceptables en France. Au moment où notre effort doit porter sur la prise en compte de la diversité culturelle, l'apparition de burqas, signe de repliement sur une communauté fermée, me semble remettre en cause l'ouverture sur l'autre indispensable pour vivre en société ; de plus ceci contribue à donner une fausse image de l'Islam et à accroître les ressentiments et les peurs vis à vis des « étrangers ». Pour ces raisons, il me semble indispensable de lutter contre le port d'une burqa dans l'espace public en l'interdisant déjà dans tous les services publics.

Convaincu par ailleurs que le vivre ensemble ne se décrète pas, je suis sensible aux arguments du conseil d'Etat quand il rappelle "l'injonction de médiation sociale", "question d'efficacité et de pédagogie", le souci étant de "ne pas provoquer de réactions disproportionnées par rapport au phénomène que l'on souhaite résorber". Ceci doit conduire à revoir comment donner à tous les éléments indispensables de compréhension des diverses religions et à mettre en place les instruments indispensables de médiation entre demande de reconnaissance de sa spécificité et nécessité de règles communes favorisant la fraternité.

Ce qui est en jeu, c'est notre capacité à trouver des réponses à un problème qui fâche dans le cadre d'une approche ambitieuse du vivre ensemble dans la durée. Ceci devrait nous conduire à replacer le problème de la burqa, et plus largement celui de communiquer à visage découvert, dans les démarches en cours de prise en compte de la diversité culturelle et des marginaux; ces dernières préoccupations sont au coeur de la démarche « Pacte civique ».

* Emmanuel Levinas nous rappelle que «le visage est signification, et signification sans contexte » et qu'il est « sens à lui seul », nous invitant à une éthique du face à face.

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Published by Jean-Claude Devèze - dans l'islam et le voile intégral
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