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30 juin 2011 4 30 /06 /juin /2011 10:46

Cheikh Ahmed Al Tayyeb, grand imam de la prestigieuse institution universitaire Al-Azhar, a fait une entrée spectaculaire sur la scène politique égyptienne ce 20 juin en disant « soutenir l'établissement d'un État national constitutionnel, démocratique et moderne », fondé sur la séparation des pouvoirs et garantissant l'égalité des droits entre les citoyens. Appelant à un État égyptien moderne et non religieux, garantissant la protection des lieux de culte des trois religions monothéistes, il soutient implicitement les libéraux et les coptes, partisans de la rédaction rapide d'une Constitution prévoyant la séparation des pouvoirs .... Il considère ni plus ni moins "l'incitation à la dissension confessionnelle et les appels racistes comme des crimes contre la nation". Conséquence logique de cette séparation des pouvoirs : il ne veut plus être nommé par le chef de l’État, mais être élu par les oulémas.

 

Cette intervention a été mûrement réfléchie et l’imam a détaillé lors d'une conférence de presse retransmise à la télévision un document élaboré après plusieurs rencontres entre des intellectuels et Al-Azhar, dont le but est de définir "la relation entre l'islam et l'Etat en cette phase délicate". "L'islam n'a pas connu, ni dans sa civilisation ni dans son histoire, ce qui est connu dans d'autres cultures comme l'Etat religieux clérical qui a dominé les gens et dont l'humanité a souffert lors de certaines périodes de l'Histoire", a-t-il ajouté - coup de patte (tout à fait justifié) à la chrétienté historique … et sans doute aussi aux régimes actuels qui se disent « islamiques ».

 

Un bémol toutefois car le cheikh a rappelé que les principes de la charia islamique (l’article 2 de la constitution actuelle) devaient rester "la source essentielle de la législation" - comme c'est le cas actuellement - et que les adeptes des autres religions monothéistes pourraient avoir recours à leurs propres tribunaux concernant les affaires de statut personnel.


L’enjeux est d’importance car cette voix universitaire s’élève au moment opportun face aux Frères musulmans qui espèrent bien remporter les prochaines élections (après le renversement le président Hosni Moubarak en février dernier), prévues en septembre prochain, et aux salafistes qui se rendent de plus en plus visibles, par exemple en incitant au saccage des lieux de culte coptes. Une nouvelle constitution doit être écrite. Le document d'Al-Azhar vise notamment à éviter que le discours religieux ne soit "exploité par divers courants déviants qui pourraient brandir des slogans religieux confessionnels ou idéologiques en contradiction avec les fondements de notre nation", a expliqué l'imam, sans nommer ces courants. Le journal français Le Point, dans un article du 22 juin 2011 titre en conséquence : « Les Frères musulmans n’ont plus le monopole de l’islam en Egypte » ( lien).


Ce soucis est partagé par le Conseil suprême des forces armées (CSFA) qui gère la transition. Il  a déjà prévenu qu'il ne permettra  pas que l'Egypte soit gouvernée par "un autre Khomeiny", en référence à l'ayatollah qui diriga la révolution islamique de 1979 en Iran. " Le Conseil suprême des forces armées ne permettra pas à des courants extrémistes de contrôler l'Egypte " (Mohammed Mokhtar al-Mella, adjoint du ministre de la Défense).

 

Le-grand-imam-d-Al-Azhar-fait-sa-revolution_article_main.jpgPhoto vue sur le journal La Croix - Ahmed Al Tayyeb (deuxième à gauche), avec Shenouda III d’Alexandrie et le ministre des cultes (à droite) lors d’une rencontre interreligieuse en janvier.


Il s’agit là d’une prise de position non seulement politique, à un moment décisif pour la nation égyptienne, mais aussi d’un virage historique car cette université au passé très conservateur et théocratique revient de loin ! Non sans raison, le journal La Croix (ce 29 juin) « Le grand imam d'Al-Azhar fait sa révolution », à savoir d’abord la sienne !


Cette université a été fondée en octobre 975, peu de temps après la construction de la mosquée Al-Azhar (970-972), l’une des plus anciennes mosquées du Caire. Celle-ci en est le siège et son imam est à la fois le recteur de l’université de même nom. D’abord simple école, Al-Azhar a acquis le statut universitaire à partir de 988 (avec enseignement du droit et de la théologie). Elle est alors la 4ème université islamique, après celles de Zitouna à Tunis, d'Al Quaraouiyine à Fès (dont la construction débute en 859 sous le règne de la dynastie idrisside) et celle de Cordoue. Elle est aujourd’hui la seconde université la plus ancienne en activité, après celle d’Al Quaraouiyine … loin devant les universités européennes de l’époque médiévale.


En 1005, sous le califat d'Al-Hakim elle devient une « maison du savoir » (arabe دار العام [dār al-`ilm], maison de la science, ou دار الحكمة dār al-hikma, maison de la sagesse), munie d'une importante bibliothèque publique, où la chimie, l'astronomie et la philosophie sont enseignées en plus des disciplines strictement religieuses comme la connaissance des hadiths et du Coran. L’éducation à Al-Azhar incluait la jurisprudence chiite-ismaélite, la grammaire arabe, la littérature et l’histoire. Elle devient alors le centre de diffusion de la da’wa (propagande) chiite fatimide ; ceci jusqu’à la fin de cette dynastie au XIIème siècle.


Après les Fatimides, l’Egypte tombe sous l’autorité ottomane et devient sunnite ; Al-Azhar devient alors la plus importante université sunnite. La théologie qui y est enseignée se situe dans l’héritage de Abû Al-Hasan Al-Ach`arî (873-935), descendant du compagnon de Muhammad Abû Mûsâ Al Ash'arî, issu de la tribu yéménite des Ash'arites (d’où le nom des adhérents à cette école de pensée) (voir l’article sur l’acharisme dans l’encyclopédie en ligne Wikipedia, lien).
 

 

D'abord adepte du mu'tazilisme * (comme disciple d'Al-Jubbâ`î), l'imâm Al Ash'arî s'en sépara au moins sur deux points essentiels :
- Il récuse la thèse du libre arbitre, et reprend celle de la prédestination.
- Il réfute la thèse des mutazilites affirmant que le Coran est contingent et créé : Il reprend alors et théorise la position de Ahmad Ibn Hanbal et de l'ensemble des traditionalistes. Sa théologie, influencée par l'utilisation du raisonnement logique (appelée kalâm) afin de prouver la justesse de la révélation contenue dans le Coran et la sunna peut se décrire comme étant de la scolastique.

* le mu’tazilisme voulait concilier la raison (telle que l’entendait le monde gréco-romain avec Aristote) et la révélation coranique.


L'acharisme fut ensuite repris par Abû Hamid Al-Ghazali (mort en 1111) qui, sur le point de la prédestination, prend le contre pied de la position des Mutazilites. Dieu n'a de compte à rendre à personne et n'a à se soumettre à aucune loi ; l'univers est parfait comme il est sans que rien ne puisse y être amélioré. La condition de chaque humain n'est l'objet d'aucune injustice car ce serait contraire au principe de la justice divine : les misères de la vie terrestre sont certes des pertes sur terre, mais elles sont aussi des gains dans l'au-delà. Sans la nuit, le jour n'aurait pas de valeur. Sans la maladie, la santé ne serait pas si appréciable. Si l’imperfection n’avait pas été créée, la perfection resterait inconnue. Dans son ouvrage intitulé La Ruine de la philosophie. Il s'agit de prendre le contre-pied de la philosophie rationnelle grecque. Son influence est très profonde sur tout le monde musulman jusqu'à notre époque. Averroès (1126-1198) riposta avec La Ruine de la ruine. Source Wikipedia.


Si l’université Al-Azhar jouit d’une réputation mondiale, c’est par son influence, mais elle ne brilla pas du tout par son modernisme ! Par exemple, l’imam-recteur Jadul-Haqq Ali Jadul-Haqq.(1982-1996) prit des positions extrémistes en légitimant la peine de mort pour tout musulman qui apostasie. Il émit aussi une fatwa demandant au gouvernement égyptien d'exécuter toutes les personnes qui sont contre l'excision.


Un virage libéral fut heureusement pris par son successeur Mohammed Tantaoui (1996- mars 2010). Après l’attentat de Louxor contre les touristes étrangers, il prit une position particulièrement ferme, traitant les auteurs de l’attentat de salauds, en précisant :
 « Le fanatisme est le résultat d’une méconnaissance de l’islam. Il est le fait d’esprits étroits et le résultat d’un mauvais enseignement de l’islam. Le rôle d’al-Azhar est de ramener les égarés à la vérité et de mettre fin aux conflits entre sectes qui sont très dangereux pour les musulmans. Nous sommes contre tous les fanatismes, contre toutes les discriminations et contre toutes les violences. »


Lors du débat sur le voile intégral en France, il fit une distinction quant au respect des préceptes coraniques, selon que le croyant vit dans un pays musulman ou dans un autre pays, à savoir que le musulman est tenu de se plier aux lois du territoire où il vit. Il a ainsi contredit ceux qui accusaient l'État français d'abus de pouvoir dans l'affaire du voile, en opposition avec certains oulémas d'al-Azhar ainsi qu'avec le cheikh égyptien Youssef al-Qaradâwî pour qui, c'est une obligation religieuse non négociable, et au grand soulagement du gouvernement français (le président Nicolas Sarkozy lui rendit visite à la veille de l'interdiction du voile intégral en France).


Manifestement, le cheikh Ahmed El-Tayeb, 44ème imam d'Al-Azhar, confirme ce virage libéral en accompagnant la « révolution arabe » en Egypte – et son message ne peut qu'avoir des répercussions dans les pays voisins ... Il prouve en tout cas que, loin des clichés habituels, l'islam peut fort bien tenir des discours modernes et non plus moyen-âgeux.

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Published by Jean-Claude Barbier - dans l'islam
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