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20 juillet 2013 6 20 /07 /juillet /2013 11:40

La problématique des jeunes citoyens qui partent combattre en Syrie : Qu’en pensent les ouléma et imams ?

Nous sommes devant une situation complexe : des jeunes citoyens européens, en l’occurrence des jeunes belges, de confession musulmane qui décident de quitter leurs familles et amis, leurs écoles et lieux de formations, leurs quartiers et villes, pour s’engager dans un conflit armé, dans des contrées lointaines.


Si la cause pour laquelle ils veulent combattre--à savoir la chute de la dictature--est une cause juste aux yeux des gouvernements, des décideurs politiques, des états européens ; l’enrôlement de ces jeunes est redouté à plusieurs niveaux. Leur décision de porter les armes est d’abord perçue par certains médias comme un signe de radicalisation au sein de la communauté musulmane vivant en Europe, laquelle radicalisation est assignée à un discours religieux extrémiste. Leur retour après la fin du conflit est beaucoup plus redouté que leur départ. Il est à craindre que ces jeunes n’adoptent les agendas des groupes extrémistes à côté desquels ils combattent, ce qui compliquera leur rapport avec leurs concitoyens européens.


grande-mosquee-bruxelles.jpgGrande mosquée de Bruxelles
 

Que faire ?

Devant la complexité de la situation, les ouléma et imams ne peuvent que déplorer l’échec de notre société à pourvoir ces jeunes idéalistes d’un autre horizon que celui de recourir aux armes sans connaitre les tenants et les aboutissants du conflit dans lequel ils s’engagent. Ces jeunes, sont notamment victimes de certains échecs d’une société qui n’est pas toujours, sur certains aspects, fondée sur l’égalité, la justice et la dignité à leur égard. C’est en partageant la responsabilité de cet échec que nous parviendrons à continuer à œuvrer ensemble, au-delà du travail déjà accompli dans et avec la communauté, pour mettre fin à ce chapitre douloureux de l’histoire de notre vivre-ensemble. Nous tenons à saluer les efforts déjà accomplis pour prévenir ce type de situation.


De notre côté, nous saisissons cette occasion pour exprimer notre engagement infaillible auprès de tous ceux et celles qui s’efforcent pour dissuader nos jeunes de s’aventurer dans des conflits armés sous la bannière d’un quelconque groupe, en cédant à des impulsions susceptibles de nuire à l’avenir de notre vivre-ensemble dans une Europe multiconfessionnelle et multiculturelle. Il est de notre devoir moral de chercher l’équilibre entre notre croyance religieuse et les exigences de notre appartenance à la citoyenneté européenne.


A cet effet, nous rappelons que le message de l’islam pour le monde entier, pour les musulmans et non-musulmans, est un message de miséricorde.


Dieu s’adresse dans le Coran au prophète Mohammed, Paix et salut soient sur lui, en lui disant : « Nous ne t'avons envoyé que comme une miséricorde pour l’univers ». Al-Anbiya’ 21 / 107. Il est de principe que l’acte miséricordieux envers l’autre est un acte primordial.


Le Coran nous exhorte sans équivoque à outrepasser nos différences de sexe et de races pour nous connaître les uns les autres : « O vous, les Hommes ! Nous vous avons créés d'un homme et d'une femme. Nous vous avons constitués en peuples et nations pour que vous vous connaissiez mutuellement. En vérité, le plus noble d'entre vous auprès de Dieu est celui qui l'emporte en piété. Dieu est omniscient, Il est instruit de tout.” Al-Hujurât 49 / 13. Connaître l’autre est en effet un devoir moral. Il ne suffit pas de brandir une apparence d’ouverture envers l’autre ; il faut faire des vrais pas pour connaître cet autre tout en sachant que Dieu est omniscient et instruit de nos intentions les plus intimes.


Le mot « islam » découle de la même racine que le mot « silm » ou paix. Ce mot et ses dérivés sont mentionnés plus que 150 fois dans le Coran, alors que le mot « harb » ou guerre n’est mentionné que 4 fois et lié à un contexte bien défini. Il n’est pas de geste plus beau et plus expressif que le geste effectué par le musulman après la fin de chaque prière. En sortant de l’espace de prière, l’espace où l’on cherche à communiquer avec le divin, le musulman profère le mot « salam » en se tournant à droite et à gauche.


D’un point de vue symbolique, ce geste montre qu’avec la fin de la prière on est initié à la paix avec le monde qui nous entoure. Personne ne répète le mot paix par jour plus que le musulman qui fait ses cinq prières. Dans chaque prière il doit le répéter au moins 8 fois. Et le Prophète d’islam d’ajouter : « Le musulman c’est celui qui épargne (salima : un dérivé du mot paix et qui veut dire entre autre «rendre sain et sauf ») aux autres le mal de sa langue et de sa main ».


Ce préambule est nécessaire pour rappeler une vérité fondamentale, à savoir qu’en islam, tout comme dans les autres religions d’ailleurs, le devoir d’oeuvrer pour faire valoir la paix l’emporte sur tous les autres efforts. « Celui qui tue une âme innocente », nous dit le Coran, « c’est comme s’il avait tué l’humanité entière, et celui qui sauve une âme, c’est comme s’il avait sauvé l’humanité entière ». 5 / 32.


Partant de ces principes fondamentaux qui valorisent en premier lieu l’effort de celui qui oeuvre pour la sauvegarde de la vie, il est difficile de trouver des justifications morales pour tout conflit armé susceptible d’entrainer la perte ne serait-ce que d’une seule vie innocente.


Une lecture lucide du Coran nous révèle que les versets qui incitent aux combats sont clairement liés à un contexte historique. Les extraire de ce contexte pour justifier un empressement à tuer ou à mourir ne relève point des préceptes de l’islam. S’impliquer dans un conflit armé en étant sous l’emprise d’une quelconque impulsion mène à la perte certaine de l’âme humaine. Parlant de Caïn et Abel, le Coran nous dit ceci : « Son âme l’incita à tuer son frère. Il le tua donc et devint ainsi du nombre des perdants ». 5/30 . C’est la perte de l’âme qui guette ceux qui s’aventurent dans le grand jeu de la mort qu’est la guerre sans prendre du temps et du recul pour d’abord épuiser les possibilités de la paix et s’interroger sur le bien-fondé de leurs motivations.


Malheureusement, la confusion qui sévit dans le climat sociologique et psychologique contribue à galvauder beaucoup de notions fondamentales relatives à l’islam. La notion de « Jihad », entre autres, est devenue presque synonyme de « lutte acharnée de tout le monde contre tout le monde », voire d’action terroriste dans certains esprits. En principe, le jihad est en premier lieu une lutte contre soi-même, un effort effectué pour plier son âme aux exigences de la justice. Quant aux autres connotations de ce terme, lorsque celles-ci impliquent un acte de guerre, il ne s’agit point de guerre décidée, déclarée, ou entreprise par des individus, des groupuscules, ou une quelconque organisation. Même dans le cas de combat juste, l’enrôlement dans le conflit est soumis à des règles et des conditions très fermes. La Tradition nous raconte qu’un homme vint voir le Prophète pour lui demander la permission de participer au jihad. Le Prophète lui demanda : « As-tu des parents en vie ? ». L’homme répondit « oui ». Le Prophète lui dit : « Ton jihad c’est de veiller au bien-être de tes parents ». (Hadith dans le Bokhari).


Aux musulmans vivant en Europe se pose le défi de conjuguer la croyance et l’appartenance. Les différences de croyance ne doivent en aucun cas entraver leur appartenance à la citoyenneté européenne caractérisée par la diversité religieuse. De ce fait, il leur incombe, au même titre que les autres citoyens, de veiller à la paix, la stabilité, et l’harmonie au sein de ces sociétés. Et le Coran de leur rappeler une injonction fondamentale : « Dieu ne vous interdit pas d’excuser et de traiter avec équité ceux qui ne vous ont pas combattus à cause de votre foi et qui ne vous ont pas expulsés de vos demeures ; Dieu aime ceux qui sont équitables ». Al-Mumtahanah 60 / 8.

 

Ainsi, il est vain de chercher dans le Coran une justification pour prendre des distances vis-à-vis des concitoyens non-musulmans. Le musulman a le devoir moral de communiquer avec toutes les composantes de la société où il vit, de concerter avec les autres, indépendamment de leurs couleurs, race, religion ou autres, en vue de consolider le vivre-ensemble, dans le respect absolu des lois, ces lois qui lui garantissent, à lui en premier lieu, le droit d’être différent. Il est équitable de veiller aux intérêts de la société toute entière, d’intégrer la citoyenneté dans le but de l’enrichir, au lieu de se recroqueviller en lançant l’anathème à l’autre. Le Coran nous enjoint : « Entraidez-vous dans l'accomplissement des bonnes œuvres et de la piété et ne vous entraidez pas dans le péché et la transgression ». Al Maîda 4 / 2

 

Pour souligner notre engagement indéfectible aux principes du vivre-ensemble nous avons choisi de mettre l’accent sur les principes fondamentaux de notre religion, et ainsi notamment de montrer notre engagement à soutenir ceux qui luttent légitimement contre le processus de radicalisation de notre jeunesse. Toutefois, nous ne pouvons nous empêcher d’exprimer notre profonde conviction que plus on donnera de l’amour à ces jeunes qui sont mus par l’idéal de sacrifier leur vie pour une croyance, plus ils seront disposés à intégrer la société et contribuer positivement à sa prospérité.


Il est d’urgence de déployer tous les moyens pour combattre toutes les formes d’injustice et d’inégalité, de conjuguer tous les efforts pour arrêter l’islamophobie galopante et la radicalisation violente qui soumettent ces jeunes à une stigmatisation accablante.


En effet, ce phénomène de radicalisation doit nous interpeller tous quant à la place de l’islam dans notre société et à la mise à niveau de la pratique religieuse. Ces événements doivent nous inciter à repenser nos politiques envers la communauté musulmane, à œuvrer pour sa libération du ghetto sociologique et imaginaire où elle est cantonnée, à garantir aux musulmans une place digne dans notre société en tant que citoyens, à les doter de lieux de culte et d’enseignement respectables, à faciliter l’instauration de centres de formation des cadres religieux capables d’accompagner les jeunes désorientés dans l’apprentissage et la pratique de leur religion, à améliorer l’enseignement public pour combattre l’échec scolaire et à renforcer l’égalité des chances.
 
A présent, unissons-nous pour que ces jeunes ne se considèrent comme des laissés-pour-compte.

Conseil européen des ouléma marocains
Conseil des théologiens des musulmans de Belgique
Ligue des imams de Belgique
Le Rassemblement des musulmans de Belgique
Union des mosquées de Bruxelles / de la province d'Anvers / du Limbourg / de Flandre orientale / de Flandre occidentale / du Brabant Flamand / de Liège / du Brabant Wallon
Islamic Relief
Ligue d'entraide islamique
Union des ministres de culte musulman de Belgique
Association des imams des mosquées reconnues
Centre islamique et culturel de Flandre occidentale
Fédération des associations des enseignants de religion islamique

 

Texte envoyé à la Correspondance unitarienne par Philippe De Briey (Belgique) le 20 juillet 2013

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Published by organisations musulmanes de Belgique - dans l'islam en Europe
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