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5 juin 2010 6 05 /06 /juin /2010 11:18

Le texte qui suit date de 1905. Il est du père Lucien Laberthonnière, oratorien, célèbre philosophe (1860-1932) qui tenta en son temps de présenter un christianisme crédible pour ses contemporains en conjuguant fidélité à la source évangélique et les exigences de la pensée critique de son époque. Les responsables de son Eglise, crispés sur une doctrine figée, le condamnèrent au silence jusqu’à sa mort. On appréciera la justesse de son propos et son étonnante actualité : à cent ans de distance, l’enjeu est le même et le chantier à peine amorcé. Jacques Musset (Les Amis de Marcel Légaut)


"Ce qui caractérise notre époque au point de vue religieux, c'est incontestablement que pour la très grande majorité des esprits le christianisme a perdu son sens. Et ce n'est pas vrai seulement de la masse qui ignore, c'est vrai surtout et particulièrement de ceux qui savent, qui vivent dans les Académies, les Universités, les Écoles.(…)


C'est en nous laissant ainsi pénétrer par elle que nous pourrons la pénétrer à notre tour. C'est en cherchant avec elle que nous pourrons l'amener à retrouver avec nous le sens du christianisme qu'elle a perdu. C'est en participant à elle fraternellement, en prenant à notre compte ses misères, ses défiances, ses besoins, que nous pourrons faire apparaître en elle la vérité du Christ, non pas certes comme une étrangère qui viendrait on ne sait d'où, mais comme la parole de vie qui lui manque lors même qu'elle la rejette et la méconnaît. Le Christ nous a communiqué sa vérité en partageant notre humanité, en se faisant l'un de nous, le plus humble et le plus misérable en vivant parmi nous et en parlant notre langue. Pour la communiquer aux autres après l'avoir reçue, nous ne saurions légitimement prétendre à procéder autrement que lui : le levain ne fait toujours fermenter la masse qu'en s'introduisant en elle.

 

Mais aussi les autres ne seront pas seuls à en profiter. Nous ne pouvons pas considérer en effet qu'aller à eux pour chercher avec eux, ce soit simple condescendance de notre part. Rien ne mettrait plus de distance entre eux et nous qu'une telle attitude. C'est bien réellement pour nous comme pour eux nécessité : car pour être chrétiens nous n'en sommes pas moins des hommes ayant également à travailler et à lutter pour vaincre en nous l'ignorance et l'erreur.

 

La vérité du Christ ne nous éclaire toujours que dans la mesure où nous nous y appliquons de toute notre âme pour la faire fructifier. Elle a toujours besoin de grandir en nous et de se dégager des étroitesses qu'inévitablement nous lui imposons en la concevant. Et précisément elle grandit, elle se dégage, elle rayonne, en même temps qu'elle s'affermit, par les questions mêmes qui se posent en nous et autour de nous et que nous nous efforçons de résoudre. En descendant dans la mêlée, elle déploie, si j'ose dire, ses ressources ; elle se met en valeur par les aspects nouveaux qu'elle manifeste sans cesse et qui projettent leur lumière en perspectives infinies. Ainsi se constitue une foi profonde, large et forte, une foi qui, au lieu de se mettre à l'écart, de se faire craintive et défiante, comme si elle ne pouvait résister au moindre choc, affronte au contraire, simplement et hardiment, le tumulte des idées et se sert de tout pour s'approfondir, s'élargir et se fortifier encore. (…)


Nous ne devons donc pas attendre qu'on ait senti les difficultés, qu'on ait soulevé les questions autour de nous pour essayer seulement après coup d'y répondre. Notre rôle c'est de sentir nous-mêmes ces difficultés, de soulever nous-mêmes ces questions pour faire surgir les points de vue d'où nous les dominerons. Il ne suffit pas que nous prenions part de loin à la vie scientifique et philosophique de notre temps ; il ne suffit pas qu'à la suite nous entrions dans les préoccupations de ceux qui réfléchissent et qui pensent. Il faut que nous soyons des promoteurs, que nous introduisions partout, je ne dis pas autant que les autres, mais plus ou mieux que les autres, des initiatives intellectuelles.


Ne pas le faire, ce serait montrer que nous avons peur, ce serait supposer que nos croyances ne peuvent pas résister à l'épreuve, ce serait manquer de foi.  Nous devons marcher en avant, non point parce qu'on nous y pousse, non point parce qu'une force extérieure nous y contraint, comme si c'était malgré nous, malgré ce que nous sommes et ce que nous croyons ; mais au contraire parce qu'intérieurement et de nous-mêmes nous en sentons l'impérieuse nécessité, et pour obéir précisément à ce que nous sommes et à ce que nous croyons. (…)


Pour que la vérité ait prise sur les esprits et pour que les esprits aient prise sur elle, il faut qu'elle s'organise en doctrine vivante, c'est-à-dire en doctrine qui réponde aux problèmes réels qui, clairement ou obscurément, s'agitent dans la vie réelle des individus et de la société. Et ce travail-là n'est jamais achevé ; ce qui a été fait est en un sens toujours à refaire pour l'adapter, le compléter, le vivifier.


Extrait du Bulletin trimestriel de la Conférence Hello, janvier 1905 "Un devoir de l'apologétique à l'heure présente". Transmis par Joseph Thomas suite à sa conférence sur le Père Laberthonnière aux journées de Pâques organisées à Mirmande en 2010 par l'Association culturelle des Amis de Marcel Légaut (ACML) (lien) . Publié dans le bulletin Quelques nouvelles n° 234, juin 2010, sous le titre "Un défi pour le christianisme de notre temps"

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