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17 décembre 2011 6 17 /12 /décembre /2011 14:48

hlm.jpeg" Énigmatique Frère Roger ! " par Philippe Liesse. Texte publié par l'association Hors-les-Murs HLM (membre du réseau Pour un autre visage de l'Eglise et de la société PAVES, lien) dans le bulletin commun de ce réseau de PAVES (n°29, décembre 2011) ; reproduit ici avec l'autorisation de HLM et de l'auteur.


La littérature n’est pas en reste à propos de Frère Roger (1915-2005), le fondateur de la communauté de Taizé. C’est un personnage emblématique, un personnage charismatique, « père spirituel de notre temps » selon les propos du cardinal Kasper à l’occasion de ses funérailles.


frere_roger.jpgLe livre d’Yves Chiron * vient combler une lacune, celle d’une biographie fouillée. Ce travail, qui a engendré des réactions positives, mitigées ou négatives, permet en tout cas d’aller au-delà d’une certaine légende pour découvrir un homme à l’itinéraire spirituel étonnant et questionnant.

* paru aux éditions Perrin (Paris), dans la collection "Bibliographies", en février 2008, 414 p.


Frère Roger a des origines familiales qui ont pour le moins baigné dans le religieux. Son grand-père maternel, Louis Marsauche, était entré au séminaire en 1866. Il le quitta, après avoir été ordonné au sous-diaconat, car il refusait le dogme de l’infaillibilité pontificale proclamé en 1870. Il rejoignit l’Église vieille catholique et fut ordonné prêtre à Bonn par le premier évêque vieux-catholique allemand, Mgr Reinkens.


Du côté paternel, la dimension religieuse était tout aussi présente. Le père de Roger, Charles Schutz, fils unique d’un pasteur réformé, soutint sa thèse de licence en théologie à la faculté de Neufchâtel en 1902, et fut consacré pasteur pour l’Église nationale . Il restera pasteur de cette Église durant toute sa vie, même si son fils Roger sera plus tard étudiant en théologie dans la Faculté de l’Église évangélique libre.


En 1911, la famille Schutz s’installe au presbytère de Provence, un petit village qui domine le lac de Neuchâtel. C’est là que Roger y verra le jour, le 12 mai 1915. Il y connaîtra une enfance heureuse, marquée par la proximité avec la nature, les promenades dans les prés et la forêt : « La vie au jardin était poétique. J’aimais beaucoup suivre les saisons » .


Sa grand-mère, Louise Marsauche, occupa une place très importante dans la vie de Roger. Veuve en 1912, elle vint s’installer à Provence en 1919. C’est à ce moment qu’elle commença à fréquenter une église catholique, par esprit de réconciliation entre les chrétiens qui s’étaient entretués durant les quatre années de guerre. Cette intuition a manifestement marqué Frère Roger qui n’hésitera pas à écrire plus tard : « Cela a dû me donner dès l’enfance une âme catholique » (p. 23)


De son éducation, Frère Roger aimera citer la douceur de sa mère et l’autorité de son père. Il parlera de sa mère comme d’un témoignage de la joie et de la bonté du cœur. A propos de son père, il fera plutôt référence à sa sévérité et à son rigorisme auxquels il répondait par une obéissance qui ressemblait à de la soumission aveugle : « Jamais je ne me dressais contre sa manière de voir, jamais je ne protestais. Plus tard je l’ai compris : là aussi je me forgeais » (p. 25)


C’est à l’âge de 12 ans que Roger découvre, à travers la lecture de Port-Royal, ce qu’est une vie religieuse communautaire. Si les principales caractéristiques du jansénisme sont la rigueur et la résistance à Rome, Roger est fortement marqué par la vie des religieuses : « Si ces quelques femmes, peu nombreuses, […] ont eu un tel rayonnement d’Évangile, quelques hommes, réunis dans une communauté, ne le pourraient-ils pas aussi ? » (p. 29)


Élève au collège de Moudon, il fut troublé dans sa foi par un professeur de sciences, partisan des théories de Darwin. Comment croire encore en un Dieu créateur du monde ? Mais surtout, même si on ne met pas en doute son existence, comment pouvoir vivre une communion avec Lui ? Mais cette période d’incrédulité ne l’a pas enfermé dans l’agnosticisme, elle n’a fait qu’attiser sa soif de comprendre.


Il sera étudiant en théologie à la Faculté libre de Lausanne dans un premier temps, et ensuite il rejoindra la Faculté protestante de Strasbourg. La déclaration de guerre de 1939 vint bouleverser la vie, dans toutes ses dimensions. Le milieu étudiant que fréquentait Roger Schutz était surtout en recherche d’un resserrement des liens : « Nous découvrions une préoccupation commune […] : notre solitude, l’état d’isolement qui nous menaçait. Son rêve communautaire commençait à se former : tenter de former une communauté vivant dans le monde, où chaque membre fut lié par sa foi en Christ et par son adhésion à certaines règles. » (p. 29).

 

taize arrivee

Ce fut, un peu par hasard, la découverte du petit village de Taizé, des allers- retours entre la Suisse et la France, la consécration pastorale dans la collégiale de Neufchâtel. En 1944, Roger et ses amis reviennent à Taizé pour s’y installer et vivre dans la prière, le travail manuel et la communauté de biens.


Cette vie communautaire ne sera pas un long fleuve tranquille. Frère Roger, toujours en recherche, toujours en questionnement, va maintenir des relations privilégiées avec les différentes Églises, et en particulier avec l’Église catholique. Ce lien privilégié va parfois énerver le protestantisme d’origine des premiers frères de Taizé qui n’hésite pas à parler de catholicisation rampante. Mais, quand Frère Roger parle de l’Église une et catholique, « il ne désigne pas l’Église catholique romaine, mais l’ancienne Église catholique indivise, tronc commun d’où sont issues, par de tragiques séparations, les diverses branches que représentent l’Église catholique orthodoxe, l’Église catholique romaine, l’Église catholique anglicane, l’Église catholique réformée. De tels propos conduisirent certains de ses interlocuteurs catholiques à se méprendre sur son attirance pour le catholicisme. » (p. 108).


L’ambiguïté ne sera cependant pas levée, et elle persistera par la suite. Frère Roger et Frère Max Thurian participeront au Concile Vatican II, en tant qu’observateurs, et ils noueront de solides amitiés, notamment avec Helder Camara, Yves Congar, Jean XXIII, et plus tard Paul VI. Il est vrai que l’Église catholique conciliaire et post-conciliaire était attirée par l’audace et le renouveau prometteur de Taizé. Mais cela ne veut pas dire que les relations entre Taizé et Rome furent toujours au beau fixe. Il en est pour preuve l’essai d’implantation d’une communauté franciscaine à Taizé qui avorta après une brève expérience de huit ans (1964-1972).


Mais si Taizé séduit un certain monde catholique, les critiques vont s’amplifier. Elles vont s’agglutiner autour du problème de l’intercommunion. Frère Roger ne cessera de réclamer que Rome autorise l’intercommunion, au grand dam du monde protestant et du journal Réforme en particulier, dans lequel son directeur, le pasteur Finet écrivit : « Je dois bien dire que la liturgie de Taizé, dont j’apprécie l’esthétique et la beauté formelle, me détournent parfois de l’unique chose nécessaire. […] Je ne suis pas toujours convaincu que la pensée théologique de Taizé s’appuie uniquement sur l’Écriture sainte. » (p. 225)


En réponse aux critiques qui s’amoncellent, Frère Roger va répliquer que Taizé a toujours renoncé à créer une nouvelle Église : « À plusieurs reprises […] nous avons été sollicités à constituer une nouvelle Église. Mais une telle création aurait fait mentir notre recherche de réconciliation, notre passion de l’Église et de la vocation œcuménique. » (p. 298). Cependant, la conversion au catholicisme de Max Thurian et son ordination secrète vont provoquer des troubles au sein même de la communauté. Frère Roger et la plupart des frères de Taizé ressentiront très douloureusement cet événement. Frère Roger et Frère Max avaient écrit ensemble en 1946 : « Tout passage d’une Église à l’autre […] compromet le plus souvent la marche des Chrétiens vers l’unité. » (p. 344) On ne peut que se rappeler encore cette confession de foi de Frère Roger, prononcée à maintes reprises et malheureusement peu soulignée : « Pour ma part, à la suite de ma grand-mère, sans pour autant être un symbole de reniement pour quiconque, j’ai trouvé ma propre identité en réconciliant en profondeur le courant de foi de mes origines protestantes avec la foi de l’Église catholique. » (p. 327)


Le questionnement sur l’appartenance ecclésiale de Frère Roger va aller croissant d’autant plus que le monde entier le verra, à la télévision, communier aux obsèques de Jean-Paul II.


Ici, malheureusement, le biographe ne fait que citer l’une ou l’autre réaction qui ont la fâcheuse tendance de prendre le même chemin. Celui-ci peut se résumer dans la réponse apportée par le cardinal Kasper : « Frère Roger était "formellement catholique" » !


Ce n’est pas l’avis de Frère Aloïs, actuel prieur de Taizé, s’exprimant dans le journal La Croix du 13 avril 2008 : « Non, Frère Roger ne s’est jamais converti formellement au catholicisme. S’il l’avait fait, il l’aurait dit, car il n’a jamais rien caché de son cheminement. La démarche de Frère Roger n’a pas été comprise par tous, mais elle a été accueillie par tous ceux avec lesquels Frère Roger a patiemment construit une confiance au long des années. »  


Il reste que le travail d’Yves Chiron est impressionnant. Roger Schutz n’est pas idéalisé ou modélisé. Il est un personnage attachant, énigmatique, parfois troublant, d’une foi dynamique et remplie d’espérance. Un grand spirituel qui a les deux pieds sur terre. Certaines de ses approches théologiques peuvent poser question, comme celles de la présence réelle ou de la primauté de Pierre. La plus belle réponse était peut-être celle de Hans Küng, répondant aux frères Roger et Max qui lui demandaient, à Rome au moment du Concile, ce qu’ils devaient faire : « Rester tout bonnement protestants. » (p. 183).

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Published by Philippe Liesse - dans interfaith
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